Publié par Moicani

Ralentie, on tâte le pouls des choses ; on y ronfle ; on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie. On gobe les sons, on les gobe tranquillement ;toute la vie. On vie dans son soulier. On y  fait le ménage. On a plus besoin de se serrer. On a tout le temps. On déguste. On rit dans son poing. On ne croit plus qu'on sait. On n'a plus besoin de compter. On est heureuse en buvant ; on est heureuse en ne buvant pas.On fait la perle. On est, on a le temps.On est la ralentie. On est sortie des courants d'air. On a le sourire du sabot.On n'est plus fatigué. On n'est plus touchée. On a des genoux au bout des pieds. On n'a plus honte sous la cloche. On a vendu ses monts. On a posé son oeuf, on a posé ses nerfs.
Quelqu'un dit. Quelqu'un n'est plus fatigué. Quelqu'un n'écoute plus. Quelqu'un n'a plus besoin d'aide. Quelqu'un n'est
plus tendu. Quelqu'un n'attend plus. L'un crie. L'autre obstacle. Quelqu'un roule, dort, coud, est-ce toi,Lorellou?

Ne peut plus, n'a plus partà rien,quelqu'un.

Quelque chose contraint quelqu'un.

Soleil, ou lune, ou forêts, ou bien troupeaux, foules ou villes, quelqu'un n'aime pas ses compagnons de voyages. N'a pas
choisi, ne reconnait pas, ne goûte pas.

Princesse de marée basse a rendu ses griffes ; n'a plus le courage de comprendre; n'a plus le coeur  à avoir raison.

... Ne résiste plus. Les poutres tremblent et c'est vous. Le ciel est noir et c'est vous. Le verre casse et c'est vous.

On a perdu le secret des hommes.
Ils jouent la pièce "en étranger". Un page dit "Beh" et un mouton lui présente un plateau. Fatigue ! Fatigue ! Froid Partout!

Oh ! Fagots de mes douze ans, où crépitez-vous maintenant ?

On a son creux ailleurs.

On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond. On entend au loin la rumeur de l'Asclépiade, la fleur géante.

...ou bien une voix soudainvient vous bramer au coeur.

On receuille ses disparus, venez,venez.

Tandis qu'on cherche sa clef dans l'horizon, on est la noyé au cou, qui est morte dans l'eau irrespirable.

Elle traine. Comme elle traine ! Elle n'a cure de nos soucis. Elle a trop de désespoir. Elle ne se rend qu'à sa douleur. Oh  misère, oh, martyre, le cou serré sans trêve par la noyée.

On sent la courbure de la terre. On a désormais les cheveux qui ondulent naturellement. On ne trahit plus le sol, on ne trahit plus l'ablette, on est la soeur par l'eau et par la feuille. On n'a plus le regard de son oeil,on n'a plus la main de son bras. On n'est plus vaine. On n'envie plus. On n'est plus enviée.

On ne travaille plus. Le tricot est là, tout fait, partout.

On a signé sa dernière feuille, c'est le départ des papillons.

On ne rêve plus. On est rêvée. Silence.

On n'est plus pressée de savoir.

C'est la voix de l'étendue qui parle aux ongles et à l'os.

Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur.

On regarde les vagues dans les yeux. Elles ne peuvent plus tromper. Elles se retirent déçues du flanc du navire. On sait, on sait les caresser. On sait qu'elles ont hontes, elles aussi.

Epuisées, comme on les voit, comme on les voit désemparées !

Une rose descend de la nue et s'offre au pèlerin ; parfois, rarement,combien rarement. Les lustres n'ont pas de mousse, ni le front de musique.

Horreur ! Horreur sans objet!
Poches, cavernes toujours grandissantes.

Loques des cieux et de la terre, monde avalé sans profit,sans goût, et sans rien que pour avaler.

Une veilleuse m'écoute. "Tu dis, fait-elle, tu dis la juste vérité, voilà ce que j'aime en toi." Ce sont les propres paroles de la veilleuse.

On m'enfonçait dans des cannes creuses. Le monde se vengeait. On m'enfonçait dans des cannes creuses, dans des aiguilles de seringues. On ne voulait pas me voir arriver au soleil où j'avais pris rendez-vous.

Et je me disais :" Sortirai-je ? Sortirai-je ? Ou bien ne sortirai-je jamais ? Jamais ?" Les gémissements sont plus forts loin de la mer, comme quand le jeune homme qu'on aime s'éloigne d'un air pincé.

Il est d'une grande importance qu'une femme se couche tôt pour pleurer, sans quoi elle serait trop accablée.

A l'ombre d'un camion pouvoir manger tranquillement. Je fais mon  devoir, tu fais le tien et d'attroupement nulle part.

 Silence ! Silence ! Même pas vider une pêche.On est prudente, prudente.

On ne va pas chez le riche. On ne va pas chez le savant. Prudente, lovée dans ses anneaux.

Les maisons sont des obstacles. Les déménagements sont des obstacles. La fille de l'air est un obstacle.

Rejeter, bousculer, défendre son miel avec son sang, évincer, sacrifier, faire périr... Pet parmi les aromates renverse bien des quilles.

Oh, fatigue, effort de ce monde, fatigue universelle, inimitié !

Lorellou, Lorellou, j'ai peur... Par moments l'obscurité, par moments les bruissements.

Ecoute. J'approche des rumeurs de la mort
.

Tu as éteint toutes mes lampes.

L'air est devenue tout vide Lorellou.

Mes mains, quelle fumée ! Si tu savais... Plus de paquets, plus porter, plus pouvoir. Plus rien, petite.

Expérience : misère ; qu'il est fou le porte-drapeau.

... et il y a toujours le détroit à franchir.

Mes jambes, si tu savais, quelle fumée !

Mais j'ai sans cesse ton visage dans la carriole...

Avec une doublure de canari, ils essayaient de me tromper. Mais moi, sans trêve, je disais : "Corbeau! Corbeau ! " Ils se sont lassés.

Ecoute, je suis plus qu'à moitié dévorée. Je suis trempée comme un égout.

Pas d'année, dit grand-père, pas d'année où je vis tant de mouches.Et il dit la vérité. Il l'a dit sûrement... Riez, riez, petits sots, jamais ne comprendrez que de sanglots il me faut pour chaque mot.

Le vieux cygne n'arrive plus à garder son rang sur l'eau.

Il ne lutte plus, Des apparences de lutte seulement.

Non, oui, non. Mais oui, je me plains. Même l'eau soupire en tombant.

Je balbutie, je lape la vase à présent. Tantôt l'esprit du mal, tantôt l'événement... J'écoutais l'ascenseur. Tu te souviens, Lorellou, tu n'arrivais jamais à l'heure.

Forer, forer, étouffer, toujours la glacière-misère. Répit dans la cendre, à peine, à peine ; à peine on se souvient.

Entrer dans le noir avec toi, comme c'était doux, Lorellou...

Ces hommes rient. Ils rient.
Ils s'agitent. Au fond, ils ne dépassent pas un  grand silence.
Ils disent "là". Ils sont toujours "ici".
Pas fagotés pour arriver.
Ils parlent de Dieu, mais c'est avec leurs feuilles.
Ils ont des plaintes. Mais c'est le vent.
Ils ont peur du désert.

... Dans la poche du froid et toujours la route aux pieds.

Plaisirs de l'Arragale, vous succombez ici. En vain tu te courbes, tu te courbes, son de l'olifant, on est plus bas, plus bas...

Dans le souterrain , les oiseaux volèrent après moi, mais je me retournai et dis : "Non. Ici, souterrain. Et la stupeur est son privilège."

Ainsi je m'avançai seule, d'un pas royal.

Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j'avais confiance. A présent, comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et
toute la plage s'effondre, tu sais bien.

Fatiguée on pèle du cerveau et on sait qu'on pèle, c'est le plus triste.

Quand le malheur tire son fil, comme il découd, comme il découd !

"Poursuivez le nuage, attrapez-le, mais attrapez-le donc", toute le ville
paria, mais je ne pus l'attraper. Oh, je sais, j'aurai pu... un dernier bond...
mais je n'avais plus le goût. Perdu l'hémisphère, on n'est plus soutenue,
on n'a plus le coeur à sauter. On ne trouve plus les gens où ils se mettent. On dit : "Peut-être. Peut-être bien", on cherche seulement à ne pas froisser.

Ecoute, je suis l'ombre d'une ombre qui s'est enlisée.

Dans tes doigts, un courant si léger, si rapide, où est-il maintenant... où coulaient des étincelles. Les autres ont des mains comme de la terre, comme un enterrement.

Juana, je ne puis rester, je t'assure. J'ai une jambe de bois dans la tire-lire à cause de toi. J'ai le coeur crayeux, les doigts morts à cause de toi.

Petit coeur en balustrade, il fallait me retenir plus tôt. Tu m'as perdu ma solitude. Tu m'as arraché le drap. Tu as mis en fleur mes cicatrices.

Elle a pris mon riz sur mes genoux. Elle a craché sur mes mains.

Mon lévrier a été mis dans un sac. On a pris la maison, entendez-vous, entendez-vous le bruit qu'elle fit, quand à la faveur de l'obscurité, ils l'emportèrent, me laissant dans le champ comme une borne. Et je souffris grand froid.

Ils m'étendirent sur l'horizon. Ils ne me laissèrent plus me relever. Ah ! Quand on est pris dans l'engrenage du tigre...

Des trains sous l'océan, quelle souffrance ! Allez, ce n'est plus être au lit, ça. On est princesse ensuite, on l'a mérité.

Je vous le dis, je vous le dis, vraiment là où je suis, je connais aussi la vie. Je la connais. Le cerveau d'une plaie en sait des choses.Il vous voit aussi, allez, et vous juge tous, tant que vous êtes.

Oui,obscur,obscur, oui inquiétude. Sombre semeur. Quelle offrande ! Les repères s'enfuirent à tire d'aile. Les repères s'enfuient à perte de vue, pour le délire, pour le flot.

Comme ils s'écartent, les continents, comme ils s'écartent pour nous laisser mourir ! Nos mains chantant l'agonie se desserrèrent, la défaite aux grandes voiles pâssa lentement.

Juana ! Juana ! Si je me souviens... Tu sais quand tu disais, tu sais, tu le sais pour nous deux, Juana ! Oh ! Ce départ ! Mais pourquoi ? Pourquoi ? Vide ? Vide, vide, angoisse ; angoisse, comme un seul grand mât sur la mer.

Hier, hier encore ; hier, il y a trois siècle ; hier, croquant ma naïve espérance ; hier, sa voix de pitié rasant le désespoir, sa tête soudain rejetée en arrière, comme un hanneton renversé sur les élytres, dans un arbre qui subitement s'ébroue au vent du soir, ses petits bras n'anémone, aimant sans serrer, volonté comme l'eau tombe...

Hier, tu n'avais qu'à étendre un doigt, Juana; pour nous deux, pour nous deux, tu n'avais qu'à étendre un doigt.

Henri Michaux
 




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marie-anne maréchal 17/06/2010



Fin des annés 50 ou début des années 60 il existait un enregistrement de La Ralentie par Casares ou Casadesu, sur vinyl bien sur. Y a t-il eut un nouvel enregistrement, quel que soit le récitant,
depuis cette époque ?


Merci


 


 



marie-anne maréchal 17/06/2010



Je me suis trompée, il s'agissait de Montero récitant La Ralentie. Y a t-íl eu réedition ?


Merci



Drella 03/08/2010



Merci d'avoir poste ce texte, je l'ai mis sur ma page Facebook, en esperant que d'autres curieux iront le lire...quel texte merveilleux, n'est-ce pas ? Emprunt d'une poesie extraordinaire,
d'images qui touchent au coeur a chaque ligne, ce texte est tellement brillant, tellement evocateur et en meme temps tellement mysterieux...je pense ne jamais me lasser de sa lecture.


 


Merci encore pour la publication !


 


Cordialement.



RICQ 22/12/2010



en 65, on m'a offert le disque de la "ralentie" dit par Germaine Montéro....


Il est gravé dans ma mémoire depuis...


heureux d'avoir retrouvé le texte...merci.


Si quelqu'un possède encore le disque...je suis prêt à en acquérir une copie sur CDR. Merci de me contacter



Jean 21/12/2013

Je n'ai connu que la Ralentie par Germaine Montéro .Et ce fut bien assez pour moi !
.D'autres au même âge mourraient le ventre ouvert dans la boue des champs de Verdun,et juste en ces quelques ultimes minutes, découvraient qu'ils aimaient fanatiquement vivre... J'avais 18 ans ,personne me tuait et je lisais Plume , je vivais dans ma DS 21 ,et je pilotais de merveilleux avions de ligne,pour la première fois. A la même époque je suis né définitif de l' amour d'une femme .Nous étions dans une sorte de stupeur , sous la terrible puissance de la tempête de mousson qui bouillonnait de notre énergie d' attraction. Il s'agissait d'une fusion . En jeu , une énergie de même disproportion que celle de la fusion fondamentale de la matière lourde.
Impossible d'enfermer ça dans un deux pièces cuisine avec un PEL !
Nul part , ça tenait dans aucune case ! Ca explosait tout ! ( et quelle merde ça a mis dans sa famille et dans la mienne et les amis..Aah :Un plaisir rare ! )
Nous avons eu le luxe immense d' être vivants 5 ans ! Alors que tous mes amis de même âge étaient déjà vieillards ! Mais dans la société d'élevage, taillée pour citoyens mort-nés , on n'y trouvait aucune place pour notre mousson bien sur . Nous étions très supérieurs aux humains d' alentour,mais nous commencions a avoir l'angoisse de ne pouvoir nous poser nul part.
Une nuit de grand gel, nous avons rencontré un signal , un poteau indicateur pour les vivants, dans ce monde où nous étions et où on n'en rencontre si peu ; ce message de H Michau : c'était ce disque " la Ralentie" . Nous sommes restés plusieurs jours dans cet hotel troquet de Douarnenez à s'immerger dans notre electrophone à piles. Puis cet énorme message nous a fait comprendre que nous ne pouvions pas vivre ensemble , que notre truc , ce cadeau incroyable ,cette puissance de bonheur si disproportionnée ne pouvait que nous tuer, et qu'il n'y avait aucune place pour ça dans une société dont l'unique finalité était la production d' argent pour le banquier juif .
Michaux fut un incroyable voyageur ! Cette encontre avec lui , dans le col de ces montagnes si rarement peuplées , jamais je n'ai vécu un évènement d'une telle puissance de vérité.
A côté de ça, le fait que je sois toujours de ce monde vertical , capable d' écrire ici ,là , tout de suite ,me parait une certitude de la plus fantasque fantaisie